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AGENIS EDITIONS · Extrait gratuit

La Dame aux Couvertures

Une nouvelle

FRANTZ AGENIS II

(Récit trouvé, dit-on, dans un cahier à spirales dont les pages sentent l’alcool à friction et la crème solaire. Je ne garantis pas tout. Je garantis seulement ceci : il y a des gens qui, pour ne pas mourir, cessent de vivre — et d’autres qui, un jour, consentent à une petite brûlure pour revenir au monde.)

I

De l’art de ne pas toucher

On ne peut pas dater exactement le début de sa prudence. Ceux qui aiment les causes claires diront : “C’est après la pandémie.” D’autres, plus romanesques, inventeront un traumatisme : une piqûre, une allergie, une morsure d’insecte exotique, un article effrayant lu par hasard entre deux étages.

La vérité est plus simple, donc plus difficile à raconter : sa prudence n’eut pas de tonnerre. Elle eut une poussière. Elle s’installa comme s’installent les habitudes, avec cette patience sournoise qui fait qu’un jour, on ne sait plus si l’on vit ou si l’on exécute.

Elle s’appelait Léonie.

Elle habitait au sixième étage d’un immeuble sans caractère, dans une ville où l’hiver vous apprend très tôt la valeur d’un bonnet et la douleur d’un vent mal pris. Son appartement était propre, rangé, presque trop. Dans la cuisine, les bouteilles d’huile étaient alignées comme des soldats. Dans la salle de bain, les flacons étaient classés par taille, par usage, par danger potentiel. Sur le frigo, un petit aimant en forme de soleil tenait une liste : Laver / Désinfecter / Hydrater / Protéger.

Elle se levait tôt, non par vertu, mais parce que le monde, à mesure qu’il avance, multiplie les occasions de vous surprendre.

Dès l’ouverture des yeux, elle évaluait la lumière. Elle ne tirait pas les rideaux d’un geste franc : elle les écartait juste assez pour obtenir une bande de jour, comme on ouvre une porte sur une pièce où l’on soupçonne une odeur.

Le soleil, pour elle, n’était pas une joie. C’était un agent.

Il y avait, près de la fenêtre, un tube de crème solaire comme un totem. Léonie ne disait pas “crème”. Elle disait “protection”. Le mot lui semblait plus sérieux, plus technique, plus digne.

Elle appliquait la protection en couches fines et méthodiques. Front, pommettes, nez, menton, oreilles — surtout les oreilles, car on les oublie, et ce qu’on oublie devient fatal. Puis le cou. Puis les mains. Puis ce triangle ridicule entre le pouce et l’index, qui, selon elle, trahissait l’âge plus vite qu’un aveu.

Ensuite elle attendait.

Elle attendait que la couche sèche, que la peau devienne surface, que le monde glisse. Pendant cette attente, elle regardait le mur comme si elle y lisait une instruction ancienne. Il y avait, dans ce silence, quelque chose d’un rite religieux. Mais c’était une religion sans dieu : seulement un univers d’accidents et un corps trop conscient d’être exposé.

Après quoi, elle allait vers les livres.

Elle aimait les livres, mais à sa manière : elle aimait l’idée d’un livre plus que son contact. Le papier, elle le savait, porte des poussières, des encres, des histoires, et toute histoire est une salissure possible.

Sur une petite table, à côté d’un roman qu’elle relisait depuis des mois sans avancer, se trouvait une boîte de pommade. Cette pommade n’était pas un caprice : c’était une stratégie.

Elle en déposait un soupçon sur le bout de chaque doigt, puis elle massait délicatement les pulpes, comme on prépare des outils. Enfin, seulement, elle ouvrait le volume.

Ainsi, les pages ne frottaient pas. Elles ne résistaient pas. Elles glissaient comme un monde bien élevé. Elle tournait les feuilles avec la douceur prudente d’un chirurgien et la gravité d’un juge.

On aurait pu croire qu’elle lisait pour comprendre. En réalité, elle lisait pour se tenir à distance. Entre elle et la phrase, il y avait la pommade. Entre elle et le monde, il y avait toute sa discipline.

Léonie travaillait d’ailleurs dans un lieu qui justifiait, aux yeux des autres, une partie de ses manies : elle était employée dans une bibliothèque municipale, au comptoir des retours. Elle touchait des livres que les mains inconnues avaient touchés, des couvertures qui avaient connu les métros, les sacs, les lits, les tables collantes. Elle recevait l’humanité sous forme de papier.

Au début, elle portait des gants seulement au travail. Puis elle en mit aussi pour faire l’épicerie. Puis pour ouvrir sa boîte aux lettres. Puis pour descendre les poubelles. Puis pour tenir sa propre tasse, comme si ses objets intimes pouvaient, eux aussi, se retourner contre elle.

Elle prit aussi l’habitude du masque.

Le masque n’était plus obligatoire depuis longtemps, mais Léonie continuait. Elle disait : “C’est plus simple.” Et elle avait raison, si l’on entend par “simple” : un monde où l’air n’entre qu’après avoir été jugé.

Le masque, chez elle, avait fini par devenir un visage.

Dans l’immeuble, cela amusait au début. Ensuite, cela devint un décor. Les voisins ont cette sagesse : ils acceptent très vite ce qu’ils ne comprennent pas, tant que cela ne fait pas de bruit. Et Léonie ne faisait pas de bruit. Elle faisait seulement un léger froissement de plastique, un petit crissement de lingette, un soupir filtré.

Fin de l’extrait

La suite vous attend dans le livre complet.

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