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AGENIS EDITIONS · Extrait gratuit

Maman !!! Où se trouve l’œil ?

Le Cyclope

FRANTZ AGENIS II

PROLOGUE

La nuit qui avait un œil

— Maman !!! Où se trouve l’œil ?

Ma voix sortit de ma gorge comme si quelqu’un d’autre l’avait poussée dehors.

Je m’étais réveillé d’un seul coup, assis dans mon lit, les deux mains serrées contre ma poitrine. La chambre était noire, mais pas tout à fait noire. Il y avait cette petite lumière de la lune qui entrait par la fenêtre et qui dessinait sur le plancher un carré pâle, presque froid. Mon armoire paraissait plus grande que d’habitude. Ma chaise avait l’air d’un homme assis. Mes souliers, couchés l’un contre l’autre, semblaient deux petites bêtes fatiguées.

Je respirais vite.

Dans mon rêve, j’avais vu un géant.

Il était debout au sommet d’une montagne. Il était immense, plus haut que les arbres, plus large que la porte de l’église, plus silencieux que les pierres. Il avait un seul œil au milieu du front.

Un seul.

Mais ce n’était pas cela qui m’avait fait peur.

Ce qui m’avait fait peur, c’est que cet œil pleurait.

Ma mère entra dans ma chambre sans allumer la lampe.

Elle faisait toujours cela. Quand j’avais peur, elle ne chassait pas tout de suite la nuit. Elle disait que toutes les peurs ne devaient pas être aveuglées par la lumière. Certaines devaient d’abord être écoutées.

Elle s’approcha de moi et posa sa main sur mon front.

— Tu as rêvé ?

Je hochai la tête.

— Du Cyclope, murmurai-je.

À ce mot, sa main ne bougea plus. Ses doigts restèrent immobiles sur ma peau.

— Tu l’as vu ? demanda-t-elle.

Je la regardai.

— Alors il existe ?

Maman ne répondit pas tout de suite.

Elle s’assit au bord de mon lit. Le matelas s’abaissa doucement sous son poids. Elle ramena la couverture jusqu’à mes épaules, puis elle regarda vers la fenêtre. Dehors, la nuit ne disait rien.

— Il existe, dit-elle enfin, comme existent les choses que les hommes n’osent pas regarder.

Je ne comprenais pas.

— Il avait un seul œil, maman.

— Oui.

— Pourquoi un seul ?

— Parce que parfois, un seul œil suffit pour voir ce que mille regards refusent de voir.

Je sentis ma gorge se serrer.

— Maman… où se trouve l’œil ?

Elle me regarda longtemps. Ses yeux à elle étaient doux, mais il y avait au fond d’eux une fatigue que je ne connaissais pas. Une fatigue ancienne. Une fatigue de quelqu’un qui a vu des choses et qui a décidé malgré tout de rester bonne.

— Tu veux vraiment le savoir ? demanda-t-elle.

Je fis oui de la tête.

— Alors je dois te raconter une histoire.

— Une histoire qui fait peur ?

Elle sourit tristement.

— Non, mon enfant. C’est pire que cela.

— Pire ?

— C’est une histoire qui dit la vérité.

CHAPITRE 1

Le village aux mille regards

Il était une fois, commença maman, un village construit entre trois collines et une rivière lente. Les maisons y étaient serrées les unes contre les autres comme des gens qui ont froid, mais les cœurs, eux, étaient souvent très loin.

Ce village s’appelait Belregard.

Son nom était beau, mais les noms sont parfois des mensonges polis.

À Belregard, les fenêtres étaient grandes. Les portes avaient des fentes. Les rideaux bougeaient dès qu’un pas passait dans la rue. On regardait tout. On regardait qui entrait, qui sortait, qui avait acheté du pain, qui n’en avait pas acheté, qui portait des souliers troués, qui parlait seul, qui riait trop fort, qui pleurait trop bas.

Les habitants disaient :

— Ici, rien ne nous échappe.

Et c’était presque vrai.

Ils voyaient les taches sur les vêtements, mais pas la fatigue de celui qui les portait.

Ils voyaient la main qui tremblait, mais pas la faim qui la faisait trembler.

Ils voyaient l’enfant qui volait une pomme, mais pas les trois jours sans repas derrière son geste.

Ils voyaient la femme qui baissait les yeux, mais pas les paroles dures qu’elle avait reçues le matin.

Ils voyaient les fautes.

Ils ne voyaient presque jamais les blessures.

Dans ce village vivait un petit garçon nommé Nilo.

Nilo n’était pas plus sage que les autres enfants. Il courait, il tombait, il mentait parfois pour éviter une punition, il mangeait trop vite quand il avait faim. Mais il avait une chose rare : lorsqu’il voyait quelqu’un souffrir, son propre cœur devenait lourd, même s’il ne savait pas pourquoi.

Sa mère lui disait souvent :

— Mon fils, garde cela. Le jour où la douleur d’un autre ne te fera plus rien, tu pourras avoir les deux yeux ouverts et pourtant marcher dans la nuit.

Nilo ne comprenait pas toujours sa mère. Les adultes avaient cette manière étrange de déposer dans la tête des enfants des phrases qui ne poussent que plusieurs années plus tard.

À Belregard, on parlait souvent d’un être qui vivait au sommet de la montagne du Nord.

On l’appelait le Cyclope.

Personne ne disait son vrai nom. Peut-être que personne ne l’avait jamais su. Peut-être qu’un jour il en avait eu un, mais que le village le lui avait pris, comme on prend à quelqu’un son visage quand on ne l’appelle plus que par sa différence.

Le Cyclope, disait-on, était immense. Il pouvait soulever une charrette d’une seule main. Il marchait la nuit. Il parlait aux pierres. Il gardait dans sa grotte des objets volés et des regards d’enfants enfermés dans des bocaux.

Mais surtout, il avait un seul œil.

Un œil rond, profond, insupportable.

Les parents disaient aux enfants :

— Ne montez jamais vers la montagne. Si le Cyclope vous regarde, il volera vos yeux.

Alors les enfants avaient peur.

Mais comme tous les enfants, ils avaient aussi envie de savoir.

Un soir, après la soupe, Nilo demanda à son père :

— Qui a vu le Cyclope voler des yeux ?

Son père posa sa cuillère.

— Que veux-tu dire ?

— Tout le monde dit qu’il vole les yeux. Mais qui l’a vu faire ?

Le silence tomba sur la table.

Sa grande sœur baissa la tête. Son petit frère cessa de mâcher. Sa mère regarda son père, non pour l’encourager à répondre, mais pour lui demander de ne pas répondre trop vite.

Le père de Nilo fronça les sourcils.

— Il y a des choses qu’on sait parce qu’elles ont toujours été dites.

— Mais si elles ont toujours été dites par des gens qui ne savaient pas ?

— Nilo.

Le ton était devenu dur.

L’enfant comprit qu’il venait de toucher une porte fermée.

Mais les portes fermées donnent parfois plus envie d’entrer que les portes ouvertes.

Cette nuit-là, Nilo ne dormit presque pas.

Il pensait au Cyclope. Il imaginait son œil unique dans le noir. Il imaginait des bocaux remplis de regards. Il imaginait des enfants rentrant chez eux avec des trous à la place des yeux.

Puis une autre pensée vint.

Si le Cyclope volait les yeux, pourquoi personne au village n’était aveugle ?

Et si personne ne l’avait vu voler les yeux, pourquoi tout le monde en parlait comme d’une vérité ?

Au matin, Nilo se leva avec une question qui le brûlait plus que la faim.

Comment sait-on qu’un monstre est un monstre quand personne ne lui a parlé ?

Fin de l’extrait

La suite vous attend dans le livre complet.

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